Deux milliards de dollars. Neuf entreprises. Et une participation au capital en échange de chaque chèque. Le 21 mai 2026, le NIST a confirmé avoir signé des lettres d’intention avec plusieurs acteurs de l’informatique quantique, transformant ce qui ressemble à des subventions classiques en quelque chose de plus troublant pour les défenseurs du marché libre : un État actionnaire.
L’opération est financée via le CHIPS and Science Act de 2022, la loi censée relocaliser les semi-conducteurs américains, qui se retrouve aujourd’hui à financer des qubits autant que des transistors.
IBM en tête d’une liste taillée pour la compétition avec Pékin
IBM décroche la mise principale : un milliard de dollars. GlobalFoundries suit avec 375 millions. D-Wave Quantum, Rigetti Computing, Infleqtion et PsiQuantum se partagent environ 100 millions chacune. La start-up australienne Diraq obtient 38 millions de dollars. Neuf sociétés au total, des géants industriels aux jeunes pousses encore en phase de démonstration.
Ces financements ne transitent pas par des subventions ordinaires. En échange de chaque apport, le gouvernement fédéral acquiert une participation minoritaire et non contrôlante dans chaque entreprise, via les lettres d’intention pilotées par le NIST. Le Department of Commerce avait envisagé d’autres structures, bons de souscription, redevances, licences de propriété intellectuelle, avant d’arrêter ce modèle d’entrée au capital.
Paul Dabbar, ex-responsable au Department of Energy devenu Deputy Commerce Secretary, joue un rôle central dans l’architecture de ces accords. Ce n’est pas un hasard si c’est lui : il connaît le secteur quantique de l’intérieur.
Quand Washington abandonne la posture libérale pour jouer en Bourse
L’administration Trump, réputée pour son hostilité aux interventions de l’État dans l’économie, est en train de construire un portefeuille technologique public. Le quantique n’est pas le seul terrain : selon Econotimes reprenant le Wall Street Journal, le gouvernement aurait déjà converti environ 9 milliards de dollars de subventions en une participation proche de 10 % dans Intel, bien que cette information n’ait pas été confirmée par d’autres sources à la date du 22 mai 2026.
La logique est lisible. Subventionner sans contrepartie, c’est offrir. Entrer au capital, c’est parier. Washington parie que le calcul quantique deviendra un actif stratégique et veut une part des gains si la technologie tient ses promesses. Comme Nick Fury assemblant ses Avengers technologiques, le Department of Commerce construit une équipe en prenant soin de conserver des options sur chaque membre.
Ce pivot soulève une question de gouvernance que personne ne tranche encore : que fait un État actionnaire minoritaire quand une de ces entreprises vend à un concurrent étranger, lève des fonds supplémentaires, ou échoue ?
Parmi les bénéficiaires, au moins une start-up est soutenue par une firme d’investissement ayant des liens avec la famille Trump. Le montant n’a pas été précisé dans les documents publiés, mais le fait lui-même suffit à alimenter les questions sur les critères de sélection.
Ce que l’Europe regarde sans agir
Pour les entreprises françaises et européennes du quantique, le signal est difficile à ignorer. Des acteurs comme PsiQuantum, qui opère avec un pied aux États-Unis et un pied en Australie, viennent de sécuriser un financement public massif dans un cadre juridique clair. Les mécanismes européens équivalents restent fragmentés entre États membres, fonds d’innovation et programmes Horizon.
Les 100 millions accordés à Rigetti ou D-Wave pèsent dans la course aux talents et aux infrastructures. Une start-up qui peut garantir un financement gouvernemental pluriannuel attire des ingénieurs différemment d’une autre qui cherche encore son prochain tour de table.
Le marché quantique mondial n’attend pas que Bruxelles aligne ses positions.
L’État américain vient d’admettre qu’il ne fait plus confiance au seul marché pour gagner la course quantique, mais qui surveille l’État quand il devient lui-même actionnaire ?
